On dit dans le langage courant que « la curiosité est un vilain défaut ». Il est utile de se rappeler que c'est souvent l'adulte qui prononce cette vérité toute faite à l'attention de l'enfant qui le harcèle de « pourquoi » comme pour lui
signifier la fin d'un questionnement (sans fin!). C'est aussi le cas d'un adulte gêné qui prononce ce proverbe lorsque l'interrogation de l'enfant concerne
une personne inconnue et/ou un sujet délicat (tabou?).
Dans le premier cas il s'agit de montrer à l'enfant qu'il nous gêne : il accapare notre attention et notre temps, et/ou
nous met face à notre ignorance ou difficulté à expliquer des choses (qui nous paraissaient pourtant si simples, familières !). Ils nous mettent face à
nos limites.
Dans le second cas il s'agit de faire comprendre à l'enfant qu'il existe des sujets inconvenants, et que l'envie de savoir
ceci ou cela, le fait d'être curieux, peuvent parfois être indiscrets ! Mais alors pourquoi ne pas dire que « l'indiscrétion est un vilain défaut » ? Et il faudrait surtout s'attacher à expliquer en quoi cela est un défaut : « parce que la personne
concernée par ton questionnement peut se sentir mal-à-l'aise à l'évocation de son âge, de son apparence, ou de quoi que ce soit qui lui soit personnel » (et qui lui pose en réalité un
problème!). De plus, le parent « responsable » de l'enfant peut lui-même se sentir mal-à-l'aise (et en porte-à-faux) et s'excuser de manière indirecte auprès de la tierce personne en
recadrant l'enfant avec cette proposition toute faite, et qu'il pense sans aucun doute vraie ! Dans ce second cas ils s'agit également de nos limites face à un problème (défaut), et non du
défaut des limites de celui qui cherche à comprendre en exerçant sa curiosité !
Dans ces deux cas il y a donc une si forte notion de gêne, soit du parent, soit de la tierce personne, soit des deux, qu'il est tentant de faire retomber sur
l'enfant en jugeant par « défaut », cet extraordinaire moteur de recherche, d'évolution et de développement qu'est la curiosité.
Lorsqu'un enfant (ou n'importe qui d'autre) cherche à savoir pourquoi (et ce sans fin) en nous questionnant, il exprime et
tente de satisfaire le besoin naturel de faire des liens, des connexions, de comprendre le monde, car il «
comprend » que les adultes comprennent le monde d'une manière différente, plus détaillée, plus « complète »(?), et il veut leur ressembler.
Il est envisageable de vouloir tempérer l'avidité de savoir, qui ne se suffit jamais, et appelle à toujours plus de
savoir, tant pour les enfants, que pour des adultes en quette de vérités, et peut exceptionnellement tourner à la folie, amener à la perte : Icare se « brûle » les ailes en voulant
connaître le soleil... S'il est utile de se questionner, il est également utile de savoir s'arrêter de questionner, et de se contenter un temps des savoirs acquis, les maturer, avant d'en demander plus. Il est
possible de signifier cela à quiconque, qui plus est à un enfant.
Il serait aussi utile de signifier à l'enfant (et à l'adulte qu'il a construit) : « observe, réfléchis, essaie de trouver la réponse tout seul, et puis nous en
reparlerons ». Nous l'inciterions à développer ses capacités de réflexion,
d'imagination, de déductions, son indépendance etc..., ainsi que sa confiance ; plutôt qu'à s'en remettre à l'autorité compétente, et augmenter sa dépendance à l'adulte, ou aux « sachants ».
Il me semble sage de préserver la curiosité (de l'enfant, et de l'adulte), sans la juger
comme un défaut car elle peut occasionnellement causer une gêne. Il est utile d'évoquer cette gêne, et de sensibiliser
aux réactions, sentiments, et émotions d'autrui, et ainsi respecter son bien-être en évitant ce qui pourrait heurter.
Il est possible d'expliquer à tous que c'est l'objet de la curiosité qui peut-être un « défaut » (et non la curiosité elle-même), lorsque l'envie de savoir se porte sur un sujet
personnel, intime, indiscret.
C'est cette petite phrase qui est elle-même un défaut car elle intime en réalité l'ordre de se taire (d'arrêter de se questionner), par un raccourcis fallacieux
généralisant un cas extrême pour lequel l'objet de la curiosité en fait une indiscrétion dérangeante !
En généralisant ainsi « la curiosité est un vilain défaut » on sème une idée qui peut se développer et devenir tenace au point de devenir une réalité, une
vérité, « fausse » !, et on risque de s'interdire un outil de construction singulier, particulier, qui fait de chacun de nous une
« curiosité ».
Au lieu de cela j'ai envie de dire : cultivez votre curiosité, exercez la, et respectez l'intimité l'espace et le temps des autres, en évitant de poser
des questions qui peuvent heurter. Vous, adultes, communiquez, et expliquez « pourquoi et comment » les choses simples, pour les enfants et ainsi pour vous-mêmes ! Soyez curieux de
vos propres sujets « jugés indiscrets », et posez-vous la question du « pourquoi cela me gêne-t-il, pourquoi j'éprouve un mal-aise lorsque l'on évoque cela ? ».
Dans ma pratique d'aide à la personne, j'exerce une sorte de curiosité (enfantine), et vous pose des questions dans le respect de vos sentiments, ressentis et
émotions, dans le but que vous appreniez à vous connaître et à régler ce qu'il y a à régler. Et cela se passe toujours bien, parce que nous savons construire une relation de confiance.
« C'est dire : « la curiosité est vilain défaut »
qui est un défaut ! ».
Défaut :
étymologie, manque, imperfection, dérive de faillir fallere, falsus : tromper,
échapper à, se tromper.
Curieux : étymologie, qui a soucis de ;
qui cherche à connaître, de la racine latine cura : soin, soucis.